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vendredi 5 juin 2009

Cet acteur que j'aime


La nouvelle du trépas de David Carradine,retrouvé mort en Thaïlande, m'a sincèrement attristée. Je ne manquais aucun épisode de la série "Kung Fu" lorsque j'étais gamine, et je dois avouer que j'avais le béguin pour Kwai Chang Caine. David Carradine avait su donner à son personnage ce mélange étonnant de détachement très bouddhiste et de charisme incontestable. Il était tour à tour, mendiant et roi des arts martiaux, d'ici et d'ailleurs, indifférent aux contingences terrestres et palpitant d'amour, éthéré et sensuel. Je lui dois peut-être après tout d'avoir pris des cours de Kung Fu bien des années après...

C'est assez troublant et déconcertant, ces sentiments que nous inspirent les acteurs, des gens que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons probablement jamais dans la vraie vie. Ils nous attachent à eux alors qu'ils restent inaccessibles, ils nous séduisent par le biais d'artifices, mais sans nous voir – en nous rêvant peut-être?– et la relation qui en résulte relève bien de la fiction. Pourtant l'émotion est là, les liens se jouent de l'absence, font fi de la non-réciprocité, résistent même au temps. Ils s'installent en nous, au gré des représentations, des séances ou des diffusions télé, et n'en repartent jamais tout à fait. Nos meubles invisibles ont un jour épousé leur être et dès lors portent leur empreinte.
Et ils n'ont pas besoin d'être devenus nos idoles pour habiter ainsi nos vies. Ce sont plutôt des esprits familiers qui nous accompagnent, petits dieux lares issus des postes de télévision, creusant leur niche sans y paraître, au fil des des films et des années. Alors, quand l'un d'entre eux quitte le monde des vivants, il laisse un petit vide impossible à combler. Cependant la magie de l'écran et la force de l'image, font que leur reflet reste avec nous, imprimé dans les choses; leur écho ne disparaît pas tout à fait. L'amour passionné que l'on porte à une idole, quelque soit l'art qui nous l'a fait connaître (pour certain le cinéma ou la télévision, pour d'autres la littérature, la musique, le football...) relève du monothéisme le plus fervent et flirte souvent avec le fanatisme; la simple religion des acteurs, elle, est proche de l'animisme. J'ai cette religion-là, je crois.
Je lis en ce moment le roman d'un acteur que j'aime. Il s'agit d'un homme que je ne rencontrerai sans doûte jamais, mais que j'ai connu acteur d'abord, puis cinéaste, que j'ai apprécié grandement dans ces deux registres, et que je découvre aujourd'hui écrivain. Bernard Giraudeau avait déjà publié plusieurs livres, mais il aura fallu que la vie lui réserve deux cancers, et des critiques littéraires dithyrambiques pour que je me décide enfin à le lire. Et c'est vrai, ma foi, qu'il écrit bien le bougre!
Cher Amour est un livre qui vaut le détour, parce que Bernard Giraudeau sait faire partager ses voyages à l'autre bout du monde et sait se faire conteur; parce qu'il a du style et que ça change de tant de gens célèbres qui prétendent publier des livres mais écrivent comme des pieds ou font écrire par des nègres sans talent des ouvrages sans intérêt; parce qu'il utilise un procédé ingénieux et troublant, en s'adressant à une femme anonyme, tantôt muse, tantôt fantôme, tantôt déesse, une femme qui est tour à tour un stéreotype de Parisienne et toutes les femmes, celles qu'il a aimées, désirées, possédées ou rêvées, et moi peut-être. C'est une inviation au voyage et à l'amour. C'est surtout un curieux et judicieux mélange de lettre sans fin et sans réponse– telle une bouteille jetée à la mer vers une terre improbable, une analogie que le marin en lui aura peut-être imaginée et pourrait apprécier– et d'autobiographie, de récit de voyages, entremêlé de digressions historiques, de contes rapportés ou inventés pour le plaisir de la belle et de l'auteur, et de réflexions sur le métier d'acteur. Ces passages où Giraudeau reste à quai et revient vers les planches du théâtre m'ont troublée car j'étais présente dans la salle pour deux des pièces qu'il évoque: Le libertin et Becket ou l'amour de Dieu. Oui j'étais de ceux qui l'ont applaudi dans les rôles de Diderot et du roi Henri, j'ai aimé la richesse de son jeu, son charme, sa présence et sa sensibilité alors; je goûte aujourd'hui d'autres facettes de son talent, et je jouis de ce joli privilège: revisiter des instants révolus, en passant de l'autre côté du miroir, en revoyant les scènes par les yeux de l'acteur, ressuscitées et sans doûte déformées aussi, au moment où il les reconstitue en écrivant pour nous.

Tous les arts sont en fait convoqués dans ce roman, tous les visages de l'artiste, puisque Giraudeau le cinéaste ne cesse pas de filmer pendant ces voyages. Parfois ces arts, pareils aux dieux antiques ou aux sorcières de Shakespeare, complotent ensemble pour entraîner l'auteur sur d'autres rives et faire avancer le roman: ainsi lors d' un tournage aux Philippines, un rôle offre un voyage en Asie, permet de capturer des images et les rencontres fictives ou réelles nourrissent le récit.

Le "roman" court ainsi sur plusieurs années, entre Amérique latine, Afrique, et Extrême Orient, tel une odyssée entrecoupée de rôles qui sont encore d'autres voyages où les écueils existent et les naufrages sont également possibles.

En fait il y a quelque chose de très malin et de tout à fait grec dans ce livre, ce qui me plait beaucoup. Odysseus aussi racontait des histoires. Bernard Giraudeau a très bien compris qu' Ulysse le marin au fond fut un acteur, seigneur des métamorphoses, se masquant et se déguisant sans cesse, un habile conteur qui brodait souvent pour captiver son auditoire à la cour des Phéaciens ou mentait allègrement devant "les prétendants" de son épouse en Ithaque. Ulysse fut un fabuleux narrateur qui se mettait en scène à travers ses récits, mais il était aussi littéralement mis en scène par les autres comme dans le chant de l'aède sur le fameux cheval, un épisode troyen que tant de gens croient à tord pouvoir trouver dans L'Iliade. Comme Ulysse, Bernard Giraudeau peut être heureux d'avoir fait de si beaux voyages; comme lui il revient souvent vers la terre (Mme T. ?)et se laisse souvent charmer; comme lui, il s'adresse à Nausicaa tout en invoquant Circé, en désirant Calypso, et sans doûte en regrettant un peu Pénélope.
Au fond son livre me rappelle ce que dit Pietro Citati dans un essai sur l'Odyssée: "Le monde sur lequel Ulysse règne comme un souverain tout-puissant est celui du récit, aussi compliqué, illimité que le tracé de ses voyages sur la carte du monde. Personne dans l’Odyssée, où tous trompent, font semblant et racontent, ne possède ses qualités de narrateur ; personne n’a cette mémoire si constante, cet esprit équivoque comme le destin, inextricable comme les nœuds de Circé, coloré comme l’esprit d’Hermès, multiforme comme Protée, aussi menteur que les bonimenteurs de rue. Agamemnon, puis les Sirènes, l’appellent "celui qui connaît beaucoup d’histoires". En quelques vers mémorables, l’Iliade avait défini les lois de la poésie ; l’Odyssée glose ces vers, révélant pour la première fois dans la littérature occidentale les lois de l’art de raconter. Alors que la poésie est inspirée par les Muses, le récit jaillit de l’expérience du narrateur, qui peut réunir à son tour, dans sa propre voix, les témoignages des autres. À la cour des Phéaciens triomphe ainsi, pour la première fois en Occident, le récit autobiographique."

Cet acteur que j'aime est donc aussi un auteur qui me plait. Il me reste quelques pages avant d'arriver au terme de ce Cher Amour. Le récit m'appelle, réclame ma lecture, mais j'ai préféré écrire ceci, répugnant à embarquer de nouveau si tôt sous le commandement du capitaine Giraudeau car la dernière ligne est trop proche, l'horizon sera hélas vite atteint et je ne veux pas que le voyage finisse.
De Kwai Chang Caine, le Shaolin errant, à Giraudeau l'écrivain de marine, en passant par l'avisé Ulysse...il y a une étrange logique dans ce billet, n'est-ce pas?

vendredi 21 novembre 2008

what's in a brain ?



A few days ago I watched the last Eastwood's film, Changeling –watchable enough but not his best work, Clint still knows how to shoot but hasn't been really inspired for a while, and he now indulges in many facilities–and, as I was sitting in the theatre it called to my mind the book I've been reading since last week. In Changeling, Christine Collins (Angelina Jolie)'son is kidnapped. The LAPD (already as corrupted as in a James Ellroy's crime novel) needs some good media coverage and decides to show off a solved case by bringing the boy back to his desperate mother, but, as the kid returns home, Christine Collins doesn't recognize him, and insists on saying that the boy who claims to be Walter, isn't her son but a fraud. When she becomes too vocal, and therefore embarrassing, she's thrown into a mental institution. But of course she's right, her cause is just and Hollywood demands that justice must be done.

In Richard Powers' The Echo Maker, Mark, one of the central characters/voices suffers from Capgras syndrome. After a car accident, Mark emerged from a coma, recognizing everybody but his most beloved ones: his sister Karin and his dog Blackie. To his eyes they look like almost perfect doubles of the sister and pet he cherished, and he's convinced that they are impostors. Soon, in order to explain the emotional disconnection he feels, he considers himself to be the victim of a huge conspiracy.

But there's much more in this wonderful book than a mere neurological thriller. There are echoes within echoes, several sorts of disconnection, various degrees of a more general condition, interlocked metaphors.
Without stating it, Richard Powers literally auscultates the post-9/11 America. The cranes' migration is a key metaphor the whole book is based on, or rather a kind of leitmotiv thoughout the story; they come and go, giving the novel its title. Once upon a time some people from an Indian clan called themselves the Cranes, aka the echo makers.

And is it me or does Karin sounds a little bit like crane? Also the phrase "the echo maker" calls to my mind Nietzsche analyzing (or rather attacking)Wagner's music, but that's another story.

I could go on parsing the book, drawing parallels and playing with the echoes that Powers dropped here and there. This book is like a big game for me but it is also an educational and pleasant reading. There's obviously a lot of research behind the story, but it is never tacked onto the rest, it doesn't dehumanize the characters, and it never hampers the poetical prose. Richard Powers is a talented writer, not a pretentious one. He makes you forget about the wires beneath the flesh. Maybe because, unlike Mark, we actually want to be fooled.

Eventually there's one echo that he must not have meant to make–a connection that probably exists in my head only wherein often connections take place– an echo that I enjoy although it confused me at first. The book has been published in France this year, got terrific reviews, and Richard Powers has done some great interviews, but I didn't buy it when I spotted it in my favourite bookshop. So much gets lost in translation, the title to beging with(La Chambre des Echos isn't a bad title but it limits the sense), so I ordered it on Amazon and I read it in English to enjoy the author' s musical style. The first page disconcerted me until I remembered what the word "crane" means (I did see crowned cranes in Tanzania after all and learned many bird names at the time before forgetting them all !). And I find rather amusing that "crâne" is also a French word meaning skull or head. The echo maker indeed.



Weber shut off the shower and closed his eyes. For a few more seconds, warm tributaries continued to stream down his back. Even the intact body was itself a phantom, rigged up by neurons as a ready scaffold. The body was the only home we had, and even it was more a postcard than a place. We did not live in muscles and joints and sinews; we lived in the thought and image and memory of them. No direct sensation, only rumours and unreliable reports.


Okay I may be falling for Richard Powers, a little bit...

PS: I bought a poster-copy of Bosch's painting (a few experts say it might not be one of his works though), The Extraction of the Stone of Madness (The cure of Folly), at El Prado's shop many years ago, and it has been on the wall above my desk since ever. What's in a brain? A question teachers often ask when swimming in Marking Hell.

PPS: The picture of Bosch's painting vanished and I hate seeing that empty spot, so I have to edit this post, 3 weeks later, which is probably going to screw up the chronology on my blog.

samedi 1 novembre 2008

Parce qu'il faut cultiver son jardin

Yesterday I re-watched The Constant Gardener, a film I loved when it was released a few years ago.

Based on a novel by John Le Carré, The Constant Gardener could be described as a political thriller, or as belonging to social realism, but I don't think it is the most interesting side of the movie, and there isn't much suspense at the end of the day. Yes there are murders and there's a conspiracy; corruption is pointed out on the highest levels, the plot shows the collusion between the Foreign Office and multinational firms to the detriment of the most vulnerable populations, how fragile humanitarian action is and how commercial interest overcomes helpless NGOs. The film denounces powerful white men using black countries, people ready to do anything to save millions of $, all sort of compromises with one's conscience. The malpractice of major pharmaceutical companies and neocolonialism are indeed the context of the film if not the framework. Sadly, unless you live under a rock, there's nothing really new under the sun...especially in Africa. If there's a message here, it isn't a new one either. But I think that the movie is much more than a film with a message on capitalism and free-market globalization.

First, there's the undisputable artistic side; you can tell that Fernando Meirelles worked on the form. The cinematography is excellent. There's a nice contrast between the documentary-like style of the movie– the use of hand-held camera sequences and webcam pictures, and the breathtaking beauty of certain African landscapes (especially at the end of the movie, at the Lake). The main protagonists in the story, Ralph Fiennes playing Justin and Rachel Weisz playing his wife Tessa, are beautiful too. She's a social activist, he's a shy diplomat. Thanks to flashbacks we get to see their meeting, and glimpses of their life together. The shaky camera, that follows their journey in Africa, provides a feeling of urgency and plays on the character's paranoia, goes very soft and gentle when we leave the outer world to get into their intimacy, creating a cocoon.

The romance isn't a minor detail, it is what makes of The Constant Gardener, a special film and a beautiful one. I haven't read the book, but it seems that there's always a romantic motive in John Le Carré's stories and it's often what shines in the adaptations on screen. For instance Sean Connery and Michelle Pfeiffer were a great couple in The Russia House (if you wanna see the most beautiful declaration of love on screen, watch that movie!). The Constant Gardener has flaws of course, Africa may be a bit too colourful (while England is grey and cold)and the director indulges with many visuals to cause an impact, but it does tell a moving love story.

To me, the movie first and foremost tells Justin's personal journey and a story about that improbable couple, about how loving someone doesn't mean you can share everything or understand exactly the other's own world. The relationship between Tessa and Justin is really touching. My favourite parts were when he filmed her, as she was in a tub, with the webcam, pretending to be Le Commandant Cousteau, and later when he discovered a file in which there was a clip she had made with the same webcam, featuring him asleep, probably dreaming of ...weeds!

Justin is a man, but his name reminded me of Sade's heroin, Justine.
He's a straight-forward man, a virtuous person, but there are many vicious and nasty people around him and he slowly realizes it. Actually Justin is really a mix of Sade's heroin and Voltaire's Candide. He's naive and quiet, a pure gentle man. Ralph Fiennes is simply excellent. His face is open and conveyes such kindness. Rachel Weisz is also perfect, entrancing(the flashbacks put the viewers in Justin's shoes and make them fall in love with Tessa along with him), vibrant and yet like from another world, fleeting and almost iconic, which makes sense since we discovered her through flashbacks after she's died at the beginning of the film.

In my opinion, Justin's journey isn't a journey towards truth or justice. It's a journey towards his wife–so the ending does make sense– and a journey towards the "real" world and far from innocence and stock thoughts. It is a new version of Candide by Voltaire. Between optimism and pessimism, Justin didn't really "choose" (even though he couldn't help even one kid when he wanted to, because of the U.N's rules, which is kinda depressing), or rather he chose loving which might be the more down-to-earth option eventually. But choosing love doesn't necessary lead to a happy ending, and Justin is running towards self-destruction. Nothing melodramatic here, but a bit of tragedy since our heroes are crushed by the forces of modern gods.

At the beginning of the film, Justin Quayle is forced to leave his protective shell, his beloved garden– où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, to face the ugliness, the lies, the betrayals, the misery, the blood...and all the small acts of cowardice which includes his own suspicions about his wife's infidelity and the fact she might have only used him. While investigating her death, he revisits moments of their life together, puzzling out both mysteries.

Being a diplomat he could have been a Pangloss (the character is a sort of sophist, known for his logorrhea in Voltaire's tale), but he's truly Candide and, little by little, he frees himself from Pellegrin/Pangloss' influence. By the way, in one of the first flashbacks we can see Justin, delivering a dull speech, in lieu of sir Bernard Pellegrin, voicing the philosophy of the Foreign Office...then the man of words slowly becomes a man of actions during the movie.

But maybe he always was, as a constant gardener. Tending a garden might be the contrary of a contemplative life. There might have been only a change of scale in his action. He left his safe garden and went on a journey to act in a largest one: the world.

And he did it because of his Cunéguonde, Tessa, and because "Il faut cultiver notre jardin !"

Cette petite phrase a suscité bien des lectures et des interprétations, parfois contradictoires. Que signifie donc la métaphore choisie par Voltaire? Est-ce vraiment une ultime recommendation du philosophe à la fin du conte, ou une simple pirouette qui permet à Candide de clouer le bec à son vieux sophiste de maître? Peut-être un peu des deux...

S'agit-il d'un jardin secret qu'il faudrait préserver pour durer? C'est la solution que Justin et Tessa semblent avoir choisi au début de leur mariage. Il cultive ses plantes, s'occupe de ses pousses, tandis qu'elle mène son action de passionaria dans les quartiers déshérités de Nairobi et dans les villages kényans. Se battre pour les autres est ce qui définit Tessa, et c'est un jardin auquel Justin n' a pas vraiment accès comme il le comprend trop tard. Il va l'entrevoir à travers des bribes offertes par d'autres personnes, ou les fichiers laissés dans un ordinateur. Tessa de son côté veut préserver le jardin de son mari, sa pureté, son innocence– "she thought you didn't need to know", dit un personnage dans le film.

"Il faut cultiver notre jardin !"
Certains y ont vu une morale du travail et de l'action. Cultiver son jardin, accomplir un travail manuel protégerait des vices et éloignerait l'ennui. On est pas loin de l'opus dei monastique ici. C'est aussi avoir les mains dans la terre (à défaut d'avoir les pieds dessus!) et donc ne pas oublier l'essentiel, c'est à dire le concret. C'est surtout pour Candide se retirer loin des philosophies, ne croire ni en l'optimisme de Pangloss ni au pessimisme absolu. C'est ne pas attendre du monde ni le bonheur ni le malheur, mais fabriquer son monde de ses propres mains.
Justin a l'air d'un doux rêveur au sécateur alors que Tessa la révolutionnaire paraît affronter la réalité, la prendre à bras le corps, tous deux cultivent leur jardin mais qui des deux est le plus réaliste enfin de compte?

"Il faut cultiver notre jardin !"
C'est donc faire pousser des choses et faire en sorte que la vie germe toujours, sans cesse (Justin a une jolie et triste réplique à propos des tombes couvertes de ciment pour empêcher les pillages, ils s'insurge contre la pratique car rien ne peut pousser dans le ciment). "Notre jardin" serait le jardin commun à l'humanité. A commencer par l'Afrique, berceau de l'humanité, grevée de maux et couvertes d'immondices comme le rappelle très justement le film. Je me demande ce que Voltaire aurait pensé de la notion de "développement durable"!

D'autres ont lu dans "il faut cultiver notre jardin" une invitation à s'occuper de ses propres affaires avant tout. Cultivons notre jardin et ne regardons pas trop de l'autre côté du mur...ou dans ce cas précis de l'autre côté de la Méditerranée. C'est un peu l'attitude de Justin au début du film, en particulier lorsqu'il renonce à secourir une famille parmi des milliers et dit avoir Tessa pour priorité.
C'est également décider d'agir uniquement sur ce qu'on peut maîtriser, être raisonnable et se contenter de son petit bout de terre sans rêver d'Eldorado. Son jardin passe encore, mais s'attaquer au champs mondial, quelle folie, quelle hybris! Ce serait en fin de compte un conseil pour vivre heureux. Un conseil que Tessa, elle, ne suit pas.

Ainsi Justin a changé au cours de son odyssée, moins passif, il prend de plus en plus de risque au fil du temps, sort de sa réserve, et avant la fin du film, l'idée de ne pas aider un seul enfant lui est devenue insupportable.
Pourtant au bout du compte (et du conte), Justin paraît renoncer à l'action, ou plus exactement il passe la main à d'autres, ne se faisant plus d'illusion sur son sort personnel. Il est résigné mais non sans espoir. Son jardin se révèle finallement romantique et mystique, c'est un Eden perdu ("home") qu'il tente de retrouver, au bord d'un lac.

vendredi 7 mars 2008

Une madeleine américaine

The Lost, ou Les Disparus en Français est un des meilleurs livres que j'ai lus depuis très longtemps. Il s'agit d'un histoire vraie, d'une enquête quasi journalistique et pourtant c'est vraiment de la Littérature.

Les Disparus mérite tout à fait ce prix Médicis du meilleur roman étranger obtenu fin 2007. Il gagne à être lu.

Le plus amusant est que j'ai longtemps résisté à ce livre. Pendant des mois il m'a tentée et exaspérée tout à la fois. Il me lorgnait et me défiait , en pile, depuis les étalages de la Fnac ou dans ma librairie de quartier où j'aime à errer. Je l'avais repéré assez tôt, je lui jetais des coups d'oeil furtifs, le soupesant du regard. Mais jamais je ne l'ai feuilleté ou même effleuré. Toujours je le fuyais, en raison surtout du bandeau sur la couverture qui le vendait comme étant "l'anti-Bienveillantes". J' y voyais simplement un coup marketing et un livre surfant sur la vague de celui de Littell(que je n'avais d'ailleurs pas trouvé très bon). Et puis un jour une collègue que j'estime, et qui enseigne la littérature, m'a confié avoir été enthousiasmée par le travail de Mendelsohn et j'ai commencé à me dire que j'avais peut-être eu tord de repousser les avances de l'ouvrage! J'ai alors demandé à une autre collègue de me le prêter.

Les grandes histoires d'amour commencent parfois comme ça. Un premier rendez-vous manqué, une longue parade amoureuse, des rebuffades, et puis l'intervention d'un tiers qui permet finalement la rencontre. J'ignorais tout de l'auteur, mais rencontre il y eut. Ce n'est pas la première fois que je tombe ainsi amoureuse d'un auteur, que je trouve une âme soeur en un écrivain, mais ils sont en général morts depuis longtemps. Celui-ci est bien vivant, bien que New-Yorkais, homosexuel et juif.

A bien y réfléchir, c' était une rencontre à la fois improbable et évidente. Un Américain, juif, enquête et écrit sur la mort de ses lointains parents (son grand-oncle Shmiel et la femme et les filles de ce dernier) dont il sait qu'il furent tués par les Nazis dans un petit village de Galicie, Bolechow, (Ukraine actuelle) pendant la seconde guerre mondiale. Dès le départ on baigne dans la judeité familiale et il émaille son récit d'exégèse de la Torah. Il y avait de quoi me faire prendre mes jambes à mon cou, moi qui suis athée et ai en horreur toute forme de communautarisme. Et puis je n'ai pas de fascination macabre pour ce qu'on appelle la littérature des camps ou les récits de génocide. Et puis, en tant qu' historienne et professeur d'Histoire, je regrette la trop grande place prise par la seconde guerre mondiale dans l'enseignement et surtout je ne cesse de pester contre le mélange des genres, le règne du pathos et ce devoir de mémoire que politiques et groupes de pression ont sorti de leur chapeau il y a quelques années et dont on nous rebat les oreilles depuis. Inutile de dire ici ce que je pense de la dernière trouvaille sarkozyenne (enfin de Klarsfeld) sur l'enseignement primaire, ou des prises de position de gens comme Finkelkraut.

Mais dans le livre de Mendelsohn, il n'y a rien de tout cela ! Ce n'est pas un livre qui prétend participer à la construction de l'Histoire, ce n'est pas un livre sur le génocide juif, ce n'est pas un livre religieux, et ça n'est certainement pas un livre communautariste. Le livre ne cherche pas à faire dans l'émotion facile, le cinématographique et le mélodrame. On ne nage jamais dans le pathos, et pourtant il m'a remuée en profondeur.Il s'ouvre par une citation de Proust, tirée de La Prisonnière, sixième tome de A La Recherche du Temps Perdu. Et là tout est dit, évident.

J'aime ce livre car, en partant de souvenirs personnels et d'une quête individuelle, c'est un livre sur la famille, sur les relations que l'on noue avec les êtres qui nous sont proches ou que l'on rencontre en chemin et sur la mémoire. Et non pas un livre sur UNE mémoire. La traduction du titre pose d'ailleurs problème, mais comme le dit Eco, traduire c'est dire PRESQUE la même chose. The Lost, ce sont les disparus en effet, les oubliés, ceux qui ne sont plus là car la mort et l'oubli les a emportés, mais c'est aussi tout ce qui se perd en chemin, tout ce qui est perdu dans une vie. Le Français hélas ne permet pas de rendre compte de la richesse du titre. Mendelsohn oscille entre la lucidité (il sait au fond que certaines pertes sont irrémédiables, qu'une vérité se dérobe inévitablement et reste inaccessible) et le fol espoir de pouvoir combattre le néant qui dévore tout, de pouvoir redonner vie aux êtres par les mots, de retrouver ce qui a été perdu . Il sait aussi que le temps est compté, qu'il faut agir pendant que les êtres sont là et que ce que la mort a pris reste perdu malgré tous les efforts entrepris. Le livre est donc très mélancolique, nostalgique, et comporte ce sens du tragique cher à l'auteur puisqu'il est Hélléniste, mais on y trouve aussi des moments de grâce et le sentiment que la quête n'est pas vaine. En chemin, Daniel a trouvé ou retrouvé en partie ce qui avait été perdu.

En postface il écrit d'ailleurs ceci, à propos de son frère Matt, qu'il a réussi à entraîner dans sa quête et dont les belles photographies illustrent le livre:

"It would be an injustice, however, not to mark especially my deepest gratitude to Matt above all, since he has been a full collaborator in this project from start to finish; the tale told in this book owes as much to him as it does to me, and not simply because so many of its pages give evidence of his extraordinary talent. If I say that he has a beautiful way of seeing things, I am referring to more than his professional eye; in the end, his profound humaneness made itself felt in the words as much as the pictures. Of all that I found during my search, he is the greatest treasure."

La réflexion sur la fratrie est sans doute un des aspects les plus intéressants du livre. Mendelsohn rumine cet examen chapitre après chapitre, montrant que des sentiments complexes entrent en jeu. Très habilement, avec une grande intelligence mais aussi avec élégance et délicatesse, il articule ses réflexions autour de souvenirs, de son enquête, des témoignages recueillis, sur des extraits de la Torah ou plus exactement sur des exégèses de la Torah. Je dois dire que c'est passionnant, et j'ai particulièrement aimé la manière dont il traite le texte, comme une oeuvre littéraire (et on sent là le professeur de Grec ancien qu'il est!) et non comme un livre sacré. Et il le fait sans prétention, sans cuistrerie. Il ne s'agit pas de plaquages artificiels pour faire érudit. Tout est magnifiquement bien agencés et trouve une place inconstestable. Les exégètes qu'il invoque, l'un rabbi de la Californie moderne, Friedman, l'autre rabbi de la France médiévale, Rashi, deviennent au fil des pages des compagnons évidents dont les commentaires sont de charmantes diversions/digressions, que Mendelsohn commente à son tour en une sorte de méta-exégèse.

Ce qui frappe chez Daniel Mendelsohn à la fin, outre ce style proustien où il déroule le texte en spirales digressives et où il cultive l'art de l'intertextualité et de l'histoire à l'intérieur de l'histoire, c'est son intelligence des êtres, c'est tout simplement son humanité. Et l'homme a de l'humour. Il sait se montrer malicieux et espiègle. A de nombreuse reprises il fait sourire le lecteur, y compris dans les passages les plus ardus ou les plus secs.

Voici enfin une longue citation (avec coupure toutefois) pour terminer - mais c'est un passage merveilleux- concernant Sodome et Gomorrhe (évidemment!), qui intervient alors que le récit se déroule en Israël, et où Mendelsohn conteste le commentaire érudit de Rashi pour expliquer la transformation en statue de sel de la femme de Loth. Je trouve que cet extrait, qui n'aborde pourtant ni la guerre en Europe, ni les parents perdus, dit tout du livre et de son auteur, et explique bien que je sois tombée en amour.

"As ingenious as this explanation is, it seems to me to miss entirely the emotional significance of the text- its beautiful and beautifully economical evocation of certain difficult feelings that most ordinary people, at least, are all too familiar with: searing regret for the past we must abandon, tragic longing for what must be left behind. (...) Still, perhaps that's the pagan, the Hellenist in me talking. (Rabbi Friedman, by contrast, cannot bring himself even to contemplate that what the people of Sodom intend to do to the two male angels, as they crowd around Lot's house at the beginning of theis narrative, is to rape them, and interpretation blandly accepted by Rashi, who blithely points out thta if the Sodomites hadn't wanted sexual pleasure from the angels, Lot wouldn't have suggested, as he rather startingly does, that the Sodomites take his two daughter as subsitutes. But then, Rashi was French.)It is this temperamental failure to understand Sodom in its own context, as an ancient metropolis of the Near East, as a site of sophisticated, even decadent delights and hyper-civilized beauties, that results in the commentator's inability to see the true meaning of the two crucial elements of this story: the angel's command to Lot's family not to turn and look back at the city they are fleeing, and the transformation of Lot's wife into a pillar of salt. For if you see Sodom as beautiful -which it will seem to be all the more so, no doubt, for having to be abandoned and lost forever, precisely the way in which, say, relatives who are dead are always somehow more beautiful and good than those who still live- then it seems clear that Lot and his family are commanded not to look back at it not as a punishment, but for a practical reason:because regret for what we have lost, for the pasts we have to abandon, often poisons any attempts to make a new life, which is what Lot and his family now must do, as Noah and his family once had to do, as indeed all those who survive awful annihilations must somehow do. This explanation, in turn, helps explain the form that the punishment of Lot's wife took- if indeed it was a punishment to begin with, which I personally do not believe it was, since to me it seems far more like a natural process, the inevitable outcome of her character. For those who are compelled by their natures always to be looking back at what has been, rather than forward into the future, the great danger is tears, the unstoppable weeping that the Greeks, if not the author of Genesis, knew was not only a pain but a narcotic pleasure, too: a mournful contemplation so flawless, so crystalline, that it can, in the end, immobilize you."