mardi 27 avril 2010

Mise au point

Le projet de loi visant à pénaliser sur la place publique le port de la burqa, chadrill ou niqab, a des raisons culturelles et politiques. 70% des Français y sont favorables et––bien que je n'aie aucune sympathie pour le gouvernement actuel et que je devine ici un coup politique sur un sujet porteur–– j'en suis venue à considérer que le vote d'une telle toi est peut-être une nécessité. Car les lois ne protègent pas seulement les êtres, elles défendent aussi parfois des idéaux et sont utiles quand ces idéaux paraissent menacés.

Le niqab, ce costume de fantôme sombre, exclusivement imposé aux femmes (par elles-mêmes ou par d'autres car il ne faut pas être naïf la pression des pairs parfois suffit à faire des mystiques zélées), dissimulant les corps et masquant les visages, choque et effraie, et semble en fin de compte être une provocation, une agression même, et une insulte aux valeurs de la République.

Là où certains y voient une liberté individuelle, nous y voyons la main de mouvements salafistes qui travaillent certains quartiers français depuis des décennies, prêchant un fondamentalisme radical qui n'a eu de cesse de rejeter les principes et us et coutumes de ce pays. Ce costume intégral devient un message, un étendard noir contre un occident jugé décadent et exhibitionniste; contre des moeurs jugées dissolues; contre une liberté des corps et des sexes jugée intolérable. Ce n'est pas un vêtement ou un signe religieux (d'ailleurs la très grande majorité des imams, y compris ceux de la prestigieuse université de théologie d' Al' Azhar, le réprouvre), ni même un moyen d'expression personnel contre l'establishment (non ces femmes en noir ne sont pas les punks d'aujourd'hui!), c'est un véritable programme politique, décliné sur une poignée de corps emprisonnés. Et avec un cynisme qui n'est pas sans rappeler celui des chemises brunes venues au Reichstag utiliser contre la démocratie même des libertés justement octroyées par la République de Weimar, les partisans du niqab s'insurgent et invoquent la liberté des individus!

Là où certains voient dans une loi contre le port du niqab sur la place publique de la discrimination ou de l'intolérance religieuse, nous y voyons une mesure urgente pour réaffirmer par la loi l'égalité entre les hommes et les femmes, face à une pratique vestimentaire qui clame l' infériorité de ces dernières et qui fait des émules chez certaines jeunes filles ayant soif d'absolu. Parce qu'elles sont de plus en plus nombreuses, il est peut-être temps en effet de rappeler ce qui n'est pas acceptable.

Car les hommes n'ont pas à cacher leur corps, les hommes bien sûr n'ont pas à être traités comme les femmes...leur corps à eux, leur visage, ne posent pas problème! En fait les partisans du niqab adhèrent à cette vision effrayante et désolante d'une humanité partagée entre des hommes libidineux et violents, et des femmes objets, éternelles tentatrices ou éternelles victimes, toujours définies en fonction du désir masculin, jamais égales des hommes. Le seul moyen d'empêcher le désordre et la violence c'est de soustraire les hommes à la tentation et donc de cacher les femmes. Et les femmes de croire alors que leur dignité réside dans la dissimulation de leur chair et la soumission à leur seigneur et maître (mari ou dieu).

Voilà ce que dit le niqab, et c'est un message qui est tout simplement incompatible avec les fondements de la République.

D'aucuns diront que les nonnes qui ne sont pas cloîtrées mais marchent aussi parfois dans nos rues tout en portant habits religieux et voile, pourraient aussi poser problème, et les supporters du niqab voudraient nous faire croire que c'est la même chose. Mais ça n'est pas le cas. D'abord les nonnes ne dissimulent pas leurs corps, elles ne cachent pas leur visage et leur yeux; elles portent une sorte d'uniforme religieux qui signale un choix de vie particulier, hors de la vie civile, montrant ainsi leur vocation singulière et l'ordre auquel elles appartiennent. Les porteuses de burqa ne sont pas des religieuses même si elles se disent très croyantes ––et même si certaines d'entre elles sont probablement des mystiques comparables à ceux que le catholicisme a pu connaître en d'autres temps–– car elles ne font pas la distinction entre religieuses et laïques. La grande différence avec les nonnes est qu'elles portent leur voile intégral en tant que femmes et prétendent vivre "dans le siècle" tout en vivant "dans la religion". Cette confusion est incompatible avec la laïcité française qui sépare les deux mondes et renvoie la foi à la seule sphère privée. En France, l'exercice du culte est libre, il n'y a pas de différences entre les religions, et les signes religieux ostensibles hors des établissements publiques sont acceptés, mais il faut choisir entre vivre dans la cité, et "vivre dans la religion". C'est comme ça, et personnellement je m'en réjouis.

Dans d'autres pays du monde, en particulier dans des pays à majorité musulmane, au Maghreb ou en Indonésie, où ce voile intégral n'a jamais été porté (et pour cause il est importé d'Arabie Saoudite et d'Iran), le niqab devient aussi un problème car les porteurs et supporteurs de cette burqa veulent imposer une certaine vision du monde et de la société et imprimer dans les esprits l'idée que leur démarche est le signe d'un foi plus profonde, moyen insidieux de dire que les autres sont des "mous" voire des mécréants. Le niqab invite à la hiérarchisation entre les êtres selon les sexes et selon la dévotion, et à la surenchère dans le radicalisme. C'est une voie bien dangereuse et il n'y a rien de déshonorant à la dénoncer.

C'est bien une question politique, et dans ce pays, n'en déplaise aux porteuses de niqab qui invoquent déjà les foudres d' Allah si la loi est votée, la religion ne fait pas la politique; ce sont des principes choisis par les hommes sans référence à une quelconque parole divine, qui déterminent la vie en société. Ici la liberté des individus est limitée par la loi qui interdit certains comportements et certains propos, et l'égalité entre les êtres humains est une pierre angulaire de l'édifice républicain.

Si une poignée d'hommes se mettaient à aller nus et couverts de chaînes, prônant leur servitude sur la place publique, une loi serait peut-être aussi nécessaire.

dimanche 14 février 2010

A Serious Man

Accept the mystery !

I saw A Serious Man yesterday and it's simply excellent!

It's one of the best films the very talented Brother Coens(or Coen Brothers), two of the greatest filmakers of all time, ever made. It's cleverly written (they'd better win the award of best scenario!), cerebral, beautifully shot, well-played and, although it sort of belongs to the film noir genre, it is also very funny (the sequence telling the story of the goys' teeth is hilarious).

The opening sequence is brilliant and a daring prologue. Like a Jewish tale meant to Enlighten, it takes place in the old Eastern Europe (probably a shtetl from the 19th century)so many American Jews came from, and all the dialogues are in Yiddish.

Then we find ourselves in the 60's and follow Larry Gopnik and his family in a Minneapolis' suburb. The brothers Coens grew up in such environment; their father was a college teacher like Larry, and they had to go to Hebrew School like the young characters in the film while they couldn't care less about religion and were rather into pop culture and Jefferson Plane's songs, so it's the most autobiographical movie in their work, but there's much more in this film than just an acid portrait of the American Jewish families and community in the Midwest. In a way their childhood is like a dibbouk that came back to haunt their film, but like the macabre opening scene in the shtetl, the Coens' background gives us keys to parse their work.

In the movie, Larry Gopnik's life (both personal and professional) is slowly turning into a nightmare, just falling apart, and there's nobody to support him, so he visits three rabbis in an increasingly vain attempt to find answers and solve his crisis. His journey is therefore divided in three acts, each separeted by a black screen...which is quite nihilistic but fits in the Coens' world!

The film opens with a quote from rabbi Rashi (a medieval French rabbi whose exegesis work I've come to know thanks to Daniel Mendelsohn's The Lost!): "Receive with simplicity everything that happens to you".

Also, Larry, being a Quantum Physics teacher, briefly reminds us, through two of his lectures (one is a dream sequence though) of Shrödinger's Cat and Heisenberg's uncertainty principle that both find many echoes in the rest of the movie. But it's a Korean student (who tries to bribe Larry to change a F into a C so he would pass!) who sums it up when saying "accept the mystery", a true rabbinic line, which was smart and interesting to put in this morally-challenged Asian mouth (but as rabbi Nachtner suggested through the dentist' story sometimes there are important messages in goys' mouth!)!

It isn't only a Jewish precept in order to be a "serious man" that would live his life without questioning Hashem's plan, it is something that defines the Coens' art and the reason I love their films (well, most of them): they don't feel the need to explain everything to the audience, to provide answers. Perhaps the matter of being "a serious man" has less to do with the characters in the film, and more with the viewers.

I am not a Jew, but cinema is my religion, and the Coens can be my storytelling rabbis any time!

mardi 29 décembre 2009

Clair-obscur


Yesterday I watched Francis Ford Coppola's Tetro. Now that's a real movie and a very good one!

I wouldn't call it a masterpiece for it has a few little flaws, but it's definitely a film worth watching and one of the best Coppola ever made. I highly recommend it. This is a personal work, fed with private stuff, but this is mostly the film wherein Coppola shows his love for the movies and how he's mastered the art.

The black and white photo(the flashbacks or the "quotations" only are showed in colour, colours that look quaint compared to the timeless w&b) is gorgeous and conveys the right intimacy and modesty the story required; the cinematography is beautiful (hey people no need to have fancy special effects, 3-D and Pandora's ecosystem to provide lovely visuals, creativity and style !!!!); there's a real scenario, smart writing; there's imagination, and the cast is really good.
I wish people would see films like this rather than just watch Summer blockbusters or hyped movies supported by Internet buzz.

"Tetro" means either sad or dark in Italian...wich perfectly defines Vincent Gallo's character who goes by that name. In the movie Tetro is also short for Tetrocini which is actually the character's last name or rather his patronymic name.

In Buenos Aires, a young sailor (still a boy since his 18th birthday happens during the film), Benjamin Tetrocini, turns up at his long lost brother's place. The 20-year-older brother is a broken man/artist who has given up his literary ambitions and now lives with a woman who used to be his doctor in the asylum he had ended up. He has cut all the family bounds, changed his name (Angelo became Tetro), works as a mere electrician (he is dark but he is the one providing the light!) and doesn't seem happy to see his baby brother. But Bennie needs answers and takes roots. Slowly the past unfolds and the truth is unveiled, glaring like a dangerous dazzling light in the dark ...

In Tetro, Coppola deals with his favourite theme–– that is family, and shapes the storylines and characters after personal stuff(relationships between his father and uncle, between his own brother and him). Some things were already there in his previous films (The Godfather of course, but also Rusty James) but it was less obvious. Looks like that being in his 70's now he's free to tell the story he has always wanted to tell, and he does it in a brilliant and very modern way. Bravo maestro!

I loved the Buenos Aires atmosphere, the way American, Spanish and Italian influences merged. I loved the play on mirrors, the reflections and parallels (Argentina is Borges' homeland after all!)and how Coppola eventually avoided a mere reproduction, how he twisted certain parallels; I loved how the filmaker confused the audience, about the time the action takes place, about certain characters who look alike: I loved how, while he was telling intimate stuff, he indulged in using operatic pieces and mise en abîme, either extracts from old movies (paying a tribute to Michael Powell by mentioning The Red Shoes and showing bits from The Tales of Hoffman) or ludicrous play scenes and dancing moments that were nothing but a meta commentary. Sometimes the film reminded me of Almodovar's work, sometimes it called to my mind Tennesse Williams or Rocco and his brothers.

Tetro is a men's film. A film about brothers, about fathers and sons, about male artists that struggle to assert themselves. The women are there, of course, but there are mostly dolls, like the broken Coppelia (even though Coppelia is also a metaphor for Gallo's character) or the women in Greek tragedies, doomed to love.

Newcomer Alden Ehrenreich is touching and does sort of look like young Leonardo DiCaprio under certain angles yet he's tougher (actually he embodies Dalida's famous song: "Il venait d'avoir dix huit ans, il était beau comme un enfant, fort come un homme"...) . Klaus Maria Brandauer is perfect as the Great One, the tyrannic patriarch and charming ogre (an avatar of some of Coppola's relatives but also of Coppola's himself!). And Vincent Gallo is very good as Tetro. Apart from his performance he is too handsome for words. Damn he's aged well! The camera loves his face and so do I.

He is simply entrancing.

samedi 3 octobre 2009

L' Affaire

J'étais pourtant bien décidée à ne pas me prononcer ici sur l'affaire qui défraye la chronique, qui personnellement ne me passionne pas particulièrement, et javoue même que je suis un peu choquée de voir tant de gens se répandre sur le net, se focaliser là dessus et ignorer, entre autres horreurs actuelles, la tragédie des Samoa et de l'Indonésie. J' étais donc résolue à garder un silence éloquent, mais après avoir retourné mes doigts sept fois sur mon clavier, j'ai quand même envie de consigner quelques reflexions ici.


Il y a une humaniste en moi qui croit que les hommes peuvent évoluer, et que surtout toute personne peut à un moment donné, dans des circonstances particulières, commettre l'irréparable, un délit, une faute grave, un meurtre même. Je ne crois pas qu'il y ait des bons et des méchants, je crois en la faiblesse et en la force des hommes, et surtout je crois en une forme d'espoir sans laquelle toute vie en société est condamnée. C'est pourquoi je comprends la notion de prescription en justice.

Quelque soit le crime(si on met à part celui contre l'humanité, car il faut bien toujours une exception à la règle), il doit pouvoir être "oublié", on doit pouvoir tourner la page et aller de l'avant, et pas seulement quand le criminel "a été puni pour sa faute", "a fait son temps" ou autrement dit "a payé sa dette à la société", car il arrive que la justice soit imparfaite, que des accords soient conclus(parfois j'imagine à juste titre, d'autre fois moins sans doûte), que des procédures soient trop lentes, que des justiciables fuient. Le temps passe ensuite, les hommes refont leur vie, et même une meilleure vie que celle qu'ils auraient eue, et par meilleure j'entends meilleure pour eux et pour les autres.

Bien sûr il arrive que ceux qui s'en sont sortis si vite, retombent dans les mêmes schémas et se révèlent des criminels en série, incapables de résister à certaines pulsions destructrices. Il s'agit à mon avis d'une toute autre catégorie d'individus, des malades, dangereux pour la société, et dans un monde parfait ils seraient assez tôt identifiés et mis hors d'état de nuire(internement, soins, suivi). Notre monde hélas n'est pas parfait.

Il n'empêche que je crois en la prescription, ce qui j'imagine est une manière de croire à une forme non religieuse de rédemption pour ceux qui ont dérapé.

Ainsi, contrairement à tant de gens, je comprends la réaction des artistes et des intellectuels dans l'affaire Polanski, et celle de notre ministre de la culture Frédéric Mitterrand (même si je la considère très maladroite, mais à mon avis il n'a pas l'étoffe d'un ministre). Je la comprends et je ne la condamne pas. Ils sont touchés de voir un homme de plus de soixante dix ans, un homme qu'ils connaissent et apprécient (bien sûr s'il n'était pas l'un des leurs ils s'en ficheraient et se seraient bien gardés d'intervenir mais c'est notre lot à tous de nous sentir concernés davantage quand un membre de la "famille" est touché), un homme qui s'est reconstruit après de nombreux drames, qui a une vie de famille stable depuis 20 ans, être ainsi rattrappé pas le passé, par une affaire de plus de 32 ans, qui n'a pas cessé de le poursuivre mais qu'il croyait peut-être enfin terminée puisque la plaignante avait cessé ses poursuites depuis longtemps et avait même pardonné.
Ils sont choqués par le traquenard dont Polanski a été la victime en Suisse, un pays où il séjourne régulièrement, où il a une maison, et où avait passé trois mois quelques jours auparavant! Une Suisse qui jusque là ne semblait pas gênée de l'accueillir malgré l'existence d'un mandat international mais qui, malheureusement pour lui, est aujourd'hui en indélicatesse avec les Etats-Unis pour des questions bancaires...

Je trouve leur émoi compréhensible. Mais je comprends aussi que cette mobilisation affole les avocats de Polanski, qui font tout pour calmer le jeu, car ils savent bien qu'elle peut s'avérer contreproductive et même préjudicable à leur client. Il n'y a qu'à voir les réactions qu'elle suscite chez les gens! Cette levée de bouclier ne peut qu'entraîner le zèle de juges qui préparent éventuellement leur élection (quelque chose qui nous dépasse ici en France, mais nous avons aussi nos propres défauts en matière de justice)et connaissent l'indignation habituelle de leur clientèle électorale quand il s'agit des "Puissants". "Se faire" un acteur, ou une célébrité, il paraît que c'est bon pour une carrière judiciaire.

Personne n'est au dessus des lois, l'argent ne peut pas acheter la justice, l'art n'absout pas les crimes! Voilà ce qu'on entend, et ce n'est pas faux d'ailleurs, la justice doit être la même pour tous, mais je crois aussi qu'il faut éviter les simplications, les passions, et savoir preuve de détachement tout en restant humain.

Le problème n'est pas que Polanski doit être libéré par ce qu'il serait un génie du cinéma (c'est un argument stupide!), le problème est que les circonstances qui entourent son arrestation en 2009 sont assez doûteuses et odieuses.

Quant aux faits, je me garderais bien de prononcer des vérités sur la nature exacte du crime (viol ou pas), tant les versions des deux protagonistes divergent (dans ses mémoires publiées il y a quelques années, Polanski raconte précisément ce qui s'est passé selon lui, parle d'une jeune fille assez paumée et déjà sexuellement active, continue de nier tout viol etc) et nous savons que dans ces affaires là le mensonge est possible des deux côtés. Tout ce qu'on sait avec certitude est que Polanski a eu des relations sexuelles avec une adolescente de 13 ans (près de 14 en fait) en 1977 dans des circonstances qui rappellent bien la "promotion canapé" en vogue depuis toujours dans ce milieu là (et je parie que c'est toujours le cas), avec l'aide d'alcool et de drogues. C'est un délit, une faute grave, Polanski a été inculpé, a fait plus de quarante jours de prison, des experts médicaux ont considéré qu'il n'était pourtant ni un pervers ni un pédophile, il est sorti de prison, puis un "deal" a eu lieu avec un juge et la famille de la victime. Ensuite le juge aurait changé d'avis, et Polanski effrayé a fui. Il a par la suite trouvé encore un arrangement avec la jeune femme, lui versant de nouveau des dommages et interêts, et elle a fini par laissé tomber la plainte et a réclamé plusieurs fois que les media cessent de la harceler. Pour elle aussi il y avait prescription. Elle a droit elle aussi à l'oubli.

Quoiqu'il en soit je crois qu'il ne faut pas seulement juger les faits, mais aussi les gens, sinon la justice perd tout aspect humain et pourrait aussi bien être rendu par des machines.

Polanski a toujours refusé de remettre les pieds aux Etats-Unis pour éviter d'être arrêté mais il ne s'est jamais caché, il n'a jamais dissimulé cette histoire (d'ailleurs je suis assez surprise de voir que certains semblent seulement découvrir ce passé qui lui colle à la peau alors que c'était de notoriété publique), il n'a plus jamais été compromis dans une affaire de moeurs (pourtant avec un passé pareil, on ne l'aurait pas raté s'il y avait eu la moindre plainte, et les journalistes s'en seraient donné à coeur joie), et il vit avec Emmanuelle Seigner depuis 20 ans (elle était jeunette quand il l'a séduite mais majeure) dont il a eu deux enfants aujourd'hui adolescents. Personnellement je ne crois pas que ce soit un dangereux criminel. Je le vois comme un homme plutôt résilient mais qui était sûrement bien paumé après l'assassinat de Sharon Tate, à une époque de libération sexuelle, un homme immature qui comme beaucoup d'autre mâles (beaucoup plus qu'on ne voudrait l'admettre à mon avis) était attiré par les jeunes filles en fleurs, et qui de part sa profession se retrouvait en situation de plus facilement franchir la ligne rouge. Il avait d'ailleurs eu une courte liaison avec Nastassja Kinski quand elle jouait Tess et elle n'avait que 15 ans (Chaplin couchait avec ses jeunes actrices, dont certaines avaient 13-14 ans mais tenaient des rôle de femmes à l'écran...mais il avait tendance à les épouser ensuite, ce qui empêchait J. Edgard Hoover d'avoir sa tête). L'époque était bien différente de la nôtre, et les relations sexuelles avec les mineurs n'étaient pas du tout perçues de la même façon. Il semble donc assez injuste de juger avec les critères d'aujourdhui.
Et puis nous ne parlons pas d'un type qui faisait la sortie des écoles ou caressait les petites filles prépubères de son entourage!

Je n' excuse pas Polanski, il a commis une faute peut-être même un crime si la jeune fille a été forcée, et cette culpabilité connue de tous ne le lâchera jamais, mais je ne pense pas que le Polanski de 2009 est le même Polanski que l'enfant du ghetto de Cracovie, ou que celui dont la femme enceinte fut massacrée par la bande de Charlie Manson, et ce n'est bien entendu pas le même que celui qui profita de sa position pour avoir des relations sexuelles (consensuelles ou pas) avec une adolescente en 1977. Le seul point commun c'est que sa vie reste faite de rebondissements. Les forces du destin semblent vraiment à l'oeuvre.

La justice américaine a hésité à l'époque et il en profité pour fuir, estimant qu'il n'aurait pas eu un procès équitable car le juge avait un "hidden agenda". Peut-être est-ce vrai, peut-être pas...En tout cas maintenant pour beaucoup d'artistes et quelques autres, tout ça ressemble à de l'acharnement inutile (il n'y a plus de plaignante), et à la volonté d'une Amérique procédurière (et d'un nouveau juge ambitieux) de punir Polanski parce qu'il a fui, de l'obliger à rentrer, à plier.

Il me semble que l'affaire aujourd'hui fait plus de mal qu'autre chose, faisant souffrir les deux principaux portagonistes de cette sordide histoire et avec eux toute leur famille. Par ailleurs j'avoue avoir du mal à comprendre l'émotion populaire sur nombre d'interfaces et le fait que tant d'internautes vouent les défenseurs de Polanski aux gémonies. Je crois moi que leur motivations sont respectables et qu'il savoir raison gardée.

Bizarrement cette indignation passionnée me rappelle un peu l'émotion massive et irrationnelle suscitée par la mort de Michael Jackson, autre célébrité épinglée pour des affaires de moeurs, dont la pédophilie au sens étymologique du terme ne fait aucun doûte même s'il n'a pas été condamné pour les crimes de pédophilie qu'on lui a reprochés, mais sur qui tant de personnes ont pleuré naguère.

Personnellement si je peux être radicale quand il s'agit des idées, je préfère la mesure quand il s'agit des hommes, et je pense qu'il vaut mieux être humain avec les gens de leur vivant.

Little women

Yesterday I saw another of the Cannes films that won a prize. It's the British Fish Tank, and again its Prix du Jury is well deserved. That portrait of a teenage girl won't be forgotten.

Mia is a rebellious British teenager whose life isn't a piece of cake. Actually it sucks a lot. You wouldn't want to live in that Essex housing estate that is her fish tank. As for her family, it sucks too, her mother (the wonderful actress that starred in Loach's Its a Free World) wouldn't get a prize in parenting, and her little sister has a filthy mouth(yes the film is filled by bad language from all the female characters but the little sister delivers a very creative coarse language and is hilarious). The three females basically keep insulting each other all the time. Mia doesn't go to school anymore and she doesn't have any friends left. The 15 year old Mia is alone, feeling awful –she hides her body beneath shapeless sportswear just like she hides her softer side–reckless and restless.

The fish tank is the metaphor of the many cages Mia wants to escape. One of the them is her own body, hence her drinking booze (something her mother must have passed on her), her practicing hip-hop dance when nobody watches, and her trying to free a white horse who's chained up by some gypsies in a wasteground. One day a man shows up in the flat and sees her; Connor a hunk whom Mia's mother has brought back. His arrival leads to new possibilies, hope and, perhaps, disappointments.When I read that Mia had a secret passion for dancing and dreamed of becoming a hip-hop dancer, I was afraid that Fish Tank might be some sort of female Billy Eliott, a politicaly correct feel-good movie that would turn into a fairy tale, but it is not. The music has a role to play but Mia's passion isn't the stuff the film is made on. Also even though the film obviously belongs to the "social realism" family like the ones by Ken Loach or Mike Leigh(the plot takes place in a dirty and hopeless neighbourhood), it has its own style. It doesn't shy away from the ugly truth but it doesn't convey a political message, doesn't make a social statement. It's definitely a woman film, not only because the lead character is a 15 year old girl or the director is a woman(Andrea Arnold), but also because it's about the birth of a woman and about female desire.

There's such a sensuality in the way the camera films everything. It makes the audience feels what Mira feels, the breath she tries to catch, the fragrants she inhales, the skin that is touched, whatever Mia smells or tastes.

Michael Fassenber, who plays Connor, is again terrific (that actor never ceases to amaze me) and he's quite perfect as the male object of desire, so nice a guy but oh so disturbing. In the first scene he appears in, you can't help feeling like Mia and staring at that half-naked body. The sexual tension between Mia and Connor is really well done, not in the usual cliched way. Not many films have been made on female desire and even fewer have been made on a teenage girl's sexual awakening (I can think of Splendor in the Grass but Nathalie Wood's character was older, I guess), on the burgeoning female sexuality. Because in this film, even though it's obvious that the attraction and feelings are mutual(Mia and Connor do like each other) to the point of their crossing the line one night(while the pastered mother has passed out), it isn't much about a forbidden love nor about a man falling for his mistress' daughter, it's about Mia becoming a woman, about her leaving the fish tank.

Of course things aren't that simple and Connor isn't the key of her freeing for he isn't as nice as she(we)'d like him to be; he is just a tool in her metamorphosis, of her moving on past her chrysalis state. What I enjoyed in the movie is the lack of over-simplification. We get to see the dirty and the beautiful, the light and the dark side of every character, their strength and weaknesses. Anyway the film always avoids the easy route.So definitely not a fairy tale but not a depressing movie either, there's tenderness still and some sort of moral code remains, even there, even then.

vendredi 5 juin 2009

Cet acteur que j'aime


La nouvelle du trépas de David Carradine,retrouvé mort en Thaïlande, m'a sincèrement attristée. Je ne manquais aucun épisode de la série "Kung Fu" lorsque j'étais gamine, et je dois avouer que j'avais le béguin pour Kwai Chang Caine. David Carradine avait su donner à son personnage ce mélange étonnant de détachement très bouddhiste et de charisme incontestable. Il était tour à tour, mendiant et roi des arts martiaux, d'ici et d'ailleurs, indifférent aux contingences terrestres et palpitant d'amour, éthéré et sensuel. Je lui dois peut-être après tout d'avoir pris des cours de Kung Fu bien des années après...

C'est assez troublant et déconcertant, ces sentiments que nous inspirent les acteurs, des gens que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons probablement jamais dans la vraie vie. Ils nous attachent à eux alors qu'ils restent inaccessibles, ils nous séduisent par le biais d'artifices, mais sans nous voir – en nous rêvant peut-être?– et la relation qui en résulte relève bien de la fiction. Pourtant l'émotion est là, les liens se jouent de l'absence, font fi de la non-réciprocité, résistent même au temps. Ils s'installent en nous, au gré des représentations, des séances ou des diffusions télé, et n'en repartent jamais tout à fait. Nos meubles invisibles ont un jour épousé leur être et dès lors portent leur empreinte.
Et ils n'ont pas besoin d'être devenus nos idoles pour habiter ainsi nos vies. Ce sont plutôt des esprits familiers qui nous accompagnent, petits dieux lares issus des postes de télévision, creusant leur niche sans y paraître, au fil des des films et des années. Alors, quand l'un d'entre eux quitte le monde des vivants, il laisse un petit vide impossible à combler. Cependant la magie de l'écran et la force de l'image, font que leur reflet reste avec nous, imprimé dans les choses; leur écho ne disparaît pas tout à fait. L'amour passionné que l'on porte à une idole, quelque soit l'art qui nous l'a fait connaître (pour certain le cinéma ou la télévision, pour d'autres la littérature, la musique, le football...) relève du monothéisme le plus fervent et flirte souvent avec le fanatisme; la simple religion des acteurs, elle, est proche de l'animisme. J'ai cette religion-là, je crois.
Je lis en ce moment le roman d'un acteur que j'aime. Il s'agit d'un homme que je ne rencontrerai sans doûte jamais, mais que j'ai connu acteur d'abord, puis cinéaste, que j'ai apprécié grandement dans ces deux registres, et que je découvre aujourd'hui écrivain. Bernard Giraudeau avait déjà publié plusieurs livres, mais il aura fallu que la vie lui réserve deux cancers, et des critiques littéraires dithyrambiques pour que je me décide enfin à le lire. Et c'est vrai, ma foi, qu'il écrit bien le bougre!
Cher Amour est un livre qui vaut le détour, parce que Bernard Giraudeau sait faire partager ses voyages à l'autre bout du monde et sait se faire conteur; parce qu'il a du style et que ça change de tant de gens célèbres qui prétendent publier des livres mais écrivent comme des pieds ou font écrire par des nègres sans talent des ouvrages sans intérêt; parce qu'il utilise un procédé ingénieux et troublant, en s'adressant à une femme anonyme, tantôt muse, tantôt fantôme, tantôt déesse, une femme qui est tour à tour un stéreotype de Parisienne et toutes les femmes, celles qu'il a aimées, désirées, possédées ou rêvées, et moi peut-être. C'est une inviation au voyage et à l'amour. C'est surtout un curieux et judicieux mélange de lettre sans fin et sans réponse– telle une bouteille jetée à la mer vers une terre improbable, une analogie que le marin en lui aura peut-être imaginée et pourrait apprécier– et d'autobiographie, de récit de voyages, entremêlé de digressions historiques, de contes rapportés ou inventés pour le plaisir de la belle et de l'auteur, et de réflexions sur le métier d'acteur. Ces passages où Giraudeau reste à quai et revient vers les planches du théâtre m'ont troublée car j'étais présente dans la salle pour deux des pièces qu'il évoque: Le libertin et Becket ou l'amour de Dieu. Oui j'étais de ceux qui l'ont applaudi dans les rôles de Diderot et du roi Henri, j'ai aimé la richesse de son jeu, son charme, sa présence et sa sensibilité alors; je goûte aujourd'hui d'autres facettes de son talent, et je jouis de ce joli privilège: revisiter des instants révolus, en passant de l'autre côté du miroir, en revoyant les scènes par les yeux de l'acteur, ressuscitées et sans doûte déformées aussi, au moment où il les reconstitue en écrivant pour nous.

Tous les arts sont en fait convoqués dans ce roman, tous les visages de l'artiste, puisque Giraudeau le cinéaste ne cesse pas de filmer pendant ces voyages. Parfois ces arts, pareils aux dieux antiques ou aux sorcières de Shakespeare, complotent ensemble pour entraîner l'auteur sur d'autres rives et faire avancer le roman: ainsi lors d' un tournage aux Philippines, un rôle offre un voyage en Asie, permet de capturer des images et les rencontres fictives ou réelles nourrissent le récit.

Le "roman" court ainsi sur plusieurs années, entre Amérique latine, Afrique, et Extrême Orient, tel une odyssée entrecoupée de rôles qui sont encore d'autres voyages où les écueils existent et les naufrages sont également possibles.

En fait il y a quelque chose de très malin et de tout à fait grec dans ce livre, ce qui me plait beaucoup. Odysseus aussi racontait des histoires. Bernard Giraudeau a très bien compris qu' Ulysse le marin au fond fut un acteur, seigneur des métamorphoses, se masquant et se déguisant sans cesse, un habile conteur qui brodait souvent pour captiver son auditoire à la cour des Phéaciens ou mentait allègrement devant "les prétendants" de son épouse en Ithaque. Ulysse fut un fabuleux narrateur qui se mettait en scène à travers ses récits, mais il était aussi littéralement mis en scène par les autres comme dans le chant de l'aède sur le fameux cheval, un épisode troyen que tant de gens croient à tord pouvoir trouver dans L'Iliade. Comme Ulysse, Bernard Giraudeau peut être heureux d'avoir fait de si beaux voyages; comme lui il revient souvent vers la terre (Mme T. ?)et se laisse souvent charmer; comme lui, il s'adresse à Nausicaa tout en invoquant Circé, en désirant Calypso, et sans doûte en regrettant un peu Pénélope.
Au fond son livre me rappelle ce que dit Pietro Citati dans un essai sur l'Odyssée: "Le monde sur lequel Ulysse règne comme un souverain tout-puissant est celui du récit, aussi compliqué, illimité que le tracé de ses voyages sur la carte du monde. Personne dans l’Odyssée, où tous trompent, font semblant et racontent, ne possède ses qualités de narrateur ; personne n’a cette mémoire si constante, cet esprit équivoque comme le destin, inextricable comme les nœuds de Circé, coloré comme l’esprit d’Hermès, multiforme comme Protée, aussi menteur que les bonimenteurs de rue. Agamemnon, puis les Sirènes, l’appellent "celui qui connaît beaucoup d’histoires". En quelques vers mémorables, l’Iliade avait défini les lois de la poésie ; l’Odyssée glose ces vers, révélant pour la première fois dans la littérature occidentale les lois de l’art de raconter. Alors que la poésie est inspirée par les Muses, le récit jaillit de l’expérience du narrateur, qui peut réunir à son tour, dans sa propre voix, les témoignages des autres. À la cour des Phéaciens triomphe ainsi, pour la première fois en Occident, le récit autobiographique."

Cet acteur que j'aime est donc aussi un auteur qui me plait. Il me reste quelques pages avant d'arriver au terme de ce Cher Amour. Le récit m'appelle, réclame ma lecture, mais j'ai préféré écrire ceci, répugnant à embarquer de nouveau si tôt sous le commandement du capitaine Giraudeau car la dernière ligne est trop proche, l'horizon sera hélas vite atteint et je ne veux pas que le voyage finisse.
De Kwai Chang Caine, le Shaolin errant, à Giraudeau l'écrivain de marine, en passant par l'avisé Ulysse...il y a une étrange logique dans ce billet, n'est-ce pas?